Tabagisme au Maghreb : des experts appellent à une stratégie régionale concertée

15/06/2026   Kapsama   716   smartmed.dz


Tabagisme au Maghreb : des experts appellent à une stratégie régionale concertée

À l'occasion de la Journée mondiale sans tabac, Med.tn a réuni à Tunis des spécialistes de Tunisie, d'Algérie et de Libye autour d'un constat partagé : les politiques nationales isolées ne suffiront pas.

C'est dans un contexte mondial préoccupant que s'est tenue, le 2 juin 2026 à Tunis, une conférence de presse régionale organisée par la plateforme médicale Med.tn. Cardiologue, ORL, pneumologues et épidémiologistes issus des trois pays du Maghreb se sont retrouvés autour d'un thème commun : le tabagisme comme défi collectif. Les échanges, ont mis en lumière l'ampleur du problème et esquissé les contours d'une réponse coordonnée.

Un fléau qui frappe d'abord les pays du Sud

Les chiffres rappelés en ouverture dressent un tableau sombre. Le tabac tue aujourd'hui 8 millions de personnes par an dans le monde, sur 1,3 milliard de fumeurs recensés. Fait marquant : 80 % de ces décès surviennent dans les pays en développement. Le Maghreb n'échappe pas à cette tendance, avec une initiation de plus en plus précoce. En Algérie, 25 % des élèves âgés de 11 à 19 ans consomment déjà du tabac, certains avant l'âge de 10 ans. La prévalence atteint 9 % dans l'enseignement supérieur, et monte à 18 % parmi les professionnels de santé eux-mêmes.

Des dispositifs insuffisants face à l'ampleur du phénomène

Si des structures d'aide au sevrage existent, 53 centres recensés en Algérie, leur fonctionnement effectif reste très limité : seuls 3 d'entre eux sont pleinement opérationnels. Plus de 95 % des fumeurs reconnaissent pourtant la dangerosité du tabac, mais la grande majorité n'a pas accès à des outils concrets pour arrêter. Les experts pointent également un problème d'application : plus de 50 lois encadrent la lutte anti-tabac dans la région, mais leur mise en œuvre reste largement insuffisante. L'interdiction de fumer dans les lieux publics, notamment, est jugée peu respectée.

Le tabagisme passif a été identifié comme un enjeu majeur de santé publique : une personne non-fumeuse exposée dans un espace enfumé absorbe l'équivalent de cinq cigarettes, tandis qu'une séance de narguilé équivaudrait à dix à quinze cigarettes classiques.

Tabagisme au Maghreb : des experts appellent à une stratégie régionale concertée

Fiscalité, prévention, sevrage : trois axes indissociables

Les intervenants ont insisté sur la nécessité de ne pas confondre prévention primaire, sevrage et réduction des risques. Ces trois approches, distinctes dans leurs objectifs, doivent selon eux être intégrées dans une stratégie globale et cohérente. L'augmentation du prix du tabac est reconnue comme un levier efficace à condition qu'elle soit harmonisée entre les pays, faute de quoi elle alimente la contrebande transfrontalière. Les écarts de fiscalité actuels entre la Tunisie, l'Algérie et la Libye sont explicitement cités comme un facteur fragilisant les politiques nationales.

Sur le plan économique, un argument chiffré a été avancé : chaque dollar investi en prévention permettrait d'économiser jusqu'à cent dollars en prise en charge des maladies cardiovasculaires et respiratoires.

La réduction des risques au cœur des débats

La question des alternatives au tabac combustible a occupé une place centrale dans les échanges. La cigarette électronique et le tabac chauffé ont été présentés comme générant significativement moins de substances toxiques que la cigarette classique,  certaines données évoquant une réduction jusqu'à 500 fois inférieure, tout en rappelant explicitement que ces produits ne sont pas sans risque.

Le Dr Hachem Belkhir a formulé une projection structurante : « Le tabagisme traditionnel disparaîtra de la surface de la Terre d'ici quelques années ; nous assisterons à un changement de paradigme, avec une hausse des taxes sur le tabac traditionnel et une baisse sur les alternatives. Tout le monde sait que le véritable problème n'est pas la nicotine, mais la combustion. » Il a également appelé à élaborer des stratégies adaptées aux réalités du Maghreb, plutôt que d'importer des modèles européens sans adaptation.

Dans le domaine cardio-vasculaire, le passage à la cigarette électronique après une intervention chirurgicale et quand le sujet refuse d’arrêter le tabagisme, a été évoqué comme une étape transitoire pouvant permettre la reprise d'une activité physique  à condition que l'objectif final reste l'arrêt complet du tabac.

Des modèles internationaux, mais pas de copier-coller

Trois expériences nationales ont été citées en référence. La Suède est devenue le premier pays européen à atteindre le statut de nation « sans tabac », avec un taux de fumeurs quotidiens descendu sous les 5 %, grâce à une combinaison de prévention stricte, de régulation et de développement d'alternatives comme le snus. Le Japon a connu une transition notable vers des produits sans combustion depuis l'introduction du tabac chauffé en 2014. Le Royaume-Uni a intégré la réduction des risques dans sa stratégie nationale, encadrant l'usage de la cigarette électronique comme outil de sevrage, tout en interdisant sa vente aux personnes nées après 2008.

Les experts ont cependant été explicites : ces modèles ne sauraient être transposés tels quels au Maghreb. Les réalités culturelles, économiques et institutionnelles de la région imposent une adaptation rigoureuse, qui devrait commencer par une analyse complète du contexte local avant toute élaboration stratégique.

Tabagisme au Maghreb : des experts appellent à une stratégie régionale concertée

Un appel à la coopération régionale

La conclusion des travaux a convergé vers un appel à l'action collective. Les experts ont plaidé pour une harmonisation des politiques entre la Tunisie, l'Algérie et la Libye sur la fiscalité, la prévention et la régulation, estimant qu'une stratégie régionale commune constituerait un levier bien plus efficace que des initiatives nationales isolées. Ils ont par ailleurs souligné que la lutte anti-tabac ne peut relever du seul ministère de la Santé : intérieur, douanes, sécurité et éducation doivent également être impliqués. La priorité donnée aux enfants et aux adolescents, a été réaffirmée comme un impératif de santé publique.

 


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